Consultant en autographes ; profession à la lisière de l’Histoire

Depuis le mois de Juin 2017 j’apprend le métier de consultant en autographes auprès d’un professionnel. Bien que je ne détourne pas mon regard d’une profession généalogique dans un futur proche, ce fut une opportunité de travailler avec ce professionnel à l’activité aussi abstraite. A première vue on peut penser que ce sont des marchands de vieux papiers mais en rentrant dans ce milieu fermé (une trentaine de professionnels en tout sur le territoire français), on apprend que le sujet principal de leur travail c’est la recherche historique et la transmission de petites pépites écrites par nos aînés.

     – Marchand de lettres de personnalités

Le consultant en autographes est avant tout un marchand, il identifie, authentifie et vend des lettres, pièces ou documents rédigés, signés par des personnalités françaises ou étrangères. Le panel de personnalités est très vaste, il peut s’agir d’écrivains, de politiques, membres de la société civile, militaires. Du parfait inconnu à l’auteur incontournable on trouve toujours son bonheur dans les catalogues de ces marchands. Victor Hugo, Alexandre Dumas, Sarah Bernhardt, Napoléon Bonaparte, Gustave Eiffel, Buffalo Bill, Joseph Goebbels, Robespierre ou l’Impératrice Eugénie, voilà qu’un échantillon de ces catalogues ; et encore ce sont les plus connus, 80 % des marchandises concernent des petits noms de toutes époques.

Quel est l’intérêt alors de vendre ces lettres ? Pour leur contenu bien sûr ! C’est là l’essence de la profession. Par le biais des notices d’autographes on résume les lettres que nous avons entre les mains pour en faire ressortir le meilleur, souvent lié à un évènement historique ou bien une réplique qui suscite la réaction chez le lecteur. C’est aussi le contenu de l’autographe qui fixe le prix de celui, car même un nom connu peut être d’un prix raisonnable et ceci en fonction de plusieurs critères comme la rareté de lettres écrites durant sa vie où la longueur de son autographe.

Un bon exemple avec notre cher Raymond Poincaré, Président de la République. Au vue de sa vie bien remplie en terme d’action politique et de son mandat présidentiel concomitant à la Première Guerre Mondiale on peut penser qu’il côte chez les marchands. C’est tout le contraire, vous pouvez vous offrir l’un de ses autographes pour une poignée d’euros si son autographe n’est qu’une formule de politesse ou une invitation. Mais dés que l’autographe fait plusieurs pages et dont le sujet est centré sur l’action française durant le conflit alors il cotera d’avantage.

 

La notice d’autographe doit présenter plusieurs informations comme la longueur de l’autographe, les précisions de lieu et de temps, la mention d’un expéditeur et surtout le résumé dudit autographe. Prenons pour exemple cet autographe de Léon Gambetta ci-dessous. On peut le résumer comme ci :

L.A.S. du 26 juillet 1873, sl, adressée à Auguste Scheurer-Kestner (provient de son fonds). Il lui indique que leur ami commun n’a pas encore reçu le témoin nécessaire à son prochain duel. Aussi il ne manque pas de le rassurer, « … malgré les préparatifs du combat de spadassins que vous savez, notre ami a tous prévu et est bien prêt…« .1p in-8, TBE.

On présente d’abord la forme de l’autographe, ici une Lettre Autographe Signée, le sigle « sl » signifiant « sans lieu » du fait qu’il n’y a aucune mention de ce type d’informations dans le courrier ; même si l’expéditeur n’est pas cité, ce courrier venant d’un lot de correspondance adressée au sénateur alsacien, l’information doit être citée. Puis le résumé avec une citation pour donner vie à la notice, enfin le format et l’état du document.

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     – Enquêteur d’anecdotes historiques

C’est ici tout l’intérêt des notices. A la lecture on va découvrir certaines mentions pouvant nous ramener à un évènement historique et ainsi faire rentrer le courrier au sein de l’Histoire. Il ne faut pas se leurrer, durant mon apprentissage de la profession, 95% de mes notices concernait de la simple correspondance amicale où l’auteur exprimait soit ses vœux, soit ses remerciement quant à l’envoi de l’ouvrage de son correspondant ou de simples nouvelles familiales. Mais dans les 5% restants on tombe sur de véritables trésors historiques, des courriers qui commentent un évènement parfois oublié de notre génération.

Du fait que mon mentor s’est spécialisé dans les autographes de la Révolution et du Premier Empire j’ai eu souvent l’occasion de lire des courriers de généraux et maréchaux de Napoléon et dans ces derniers il y était souvent question de commentaires sur les campagnes impériales et sur l’actualité au jour le jour de l’avancement de ces dernières. Notamment une L.A.S du Maréchal Valée, écrite à Varsovie le 12 janvier 1807 à sa femme, il mentionne l’occupation de la Pologne par la Grande Armée, « L’armée a pris ses quartiers d’hiver, mais malgré cela je ne pense pas qu’on restât ici aussi longtemps que cela pourrait le faire croire : la paye n’est pas en état de nous nourrir… ». Ou encore un courrier de Lally-Tollendal datant des derniers jours qui précède la première abdication de l’Empereur et qui commente l’une des dernières victoire de Napoléon contre un Baron allemand.

Pour ma part je concentre ma collection sur les périodes du Second Empire et de la Troisième République et en cette matière j’ai aussi fait de belles découvertes dans la rédaction de certaines notices comme celle d’un ensemble sur la Première Guerre Mondiale où il me fallait résumer une lettre d’une inconnue. Pourtant mon âme de généalogiste s’est réveillée et j’ai pu non seulement retrouver son auteure, une certaine Louise Courtois de Viçose-Weiss (1868-1954). Cette dernière mentionnait son mari, Georges Weiss (1859-1931) et son engagement dans le conflit. Après quelques recherches j’apprend que Georges Weiss a aidé au développement et à l’élaboration du canon de 155 mm Filloux. Elle écrit ensuite que « Edouard Weiss, le fils de Georges a été tué             d’une balle au cœur près d’Arras après s’être battu dans les Vosges. C’était un beau et brave garçon…« . Grâce à la plateforme Mémoire des Hommes je retrouve sa trace et peut confirmer sa mort le 23 octobre 1914 à Saint-Laurent, il s’était engagé comme médecin militaire.

Dans certains cas, l’autographe peut nous faire découvrir une histoire singulière, que seuls certains historiens experts peuvent nous conter. Notamment une lettre de l’Amiral Emile Parrayon rédigé à Callao au Pérou le 30 mars 1881 à bord du croiseur Dayot, un aviso d’escadre, pendant une traversée du Pacifique. Parrayon décrit une à une les différentes escales du croiseur tel Honolulu, Shanghai, Auckland, Tahiti mais c’est son escale actuelle qui marqua mon attention. En effet ce dernier mentionne qu’à « … une demi heure de chemin de fer de Lima ; l’une et l’autre ville sont occupées par les troupes chiliennes, en attendant la conclusion d’une paix qui ne vient pas. Le pays est ruiné, on y est en deuil pour longtemps encore et je partirai sans avoir connu la chaleur d’un séjour qui était jadis un paradis…« . Parrayon décrit ici le conflit de la Guerre de Pacifique qui se déroule de 1879 à 1883 dans lequel le Chili envahit la Bolivie pour retirer son accès à l’Océan Pacifique et envahit le Pérou pour annexer une région riche en salpêtre.

Tous ces exemples pour prouver que ces lettres sont de précieux morceaux d’histoires qui s’imbriquent dans l’Histoire d’une façon singulière et cela nous pousse à nous renseigner d’avantage sur l’événement que l’autographe mentionne. Je peux à l’avenir vous présenter certains autographes de ma collection au contenu historique riche et vous parler d’autres de mes notices qui m’ont marqués par leurs anecdotes.

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Souvenir de Résistance

Nous sommes le 27 août 2016, en fin de matinée. Une température déjà intenable et un soleil de plomb s’abat sur la carrosserie de ma fière automobile à l’arrêt. Je suis à Château-du-Loir, une commune du Sud-Est du département de la Sarthe pour une Brocante collections, un détour important pour les collectionneurs de la région.

La Brocante à lieu dans un stade aux abords d’un lycée. Cependant à l’extérieur de celui-ci se trouve un petit rassemblement de brocanteurs et de collectionneurs. Ces derniers, en troupeaux et dans un air de camaraderie, recherchaient des cartes postales de la région ainsi que les timbres rares qui vont avec. Pour ma part je ne trouve que peu de choses ; ni de vieux ouvrages, ni de documents notariés ou royaux. Je décide alors de rentrer dans le stade pour la partie la plus intéressante. L’année passée il y avait un collectionneur habillé dans le pur costume traditionnel bavarois et sa fière et imposante collection de chopes à bières datant du XVIIIe et du XIXe. Cette fois je croise un collectionneur d’appareils photographiques ; non pas les appareils portables des années 50, non non trop facile, mais des pièces monstrueusement imposantes, les premiers modèles.

A coté de la partie dite ‘Collection’ se trouve la partie d’autres collectionneurs, mais des collectionneurs vendant leurs dites collections. Je me demande si ce n’était pas l’année du timbre puisque chaque vendeur possédait des timbres de collections. Mais venant en au sujet de cet article. Chinant sur une étale, son propriétaire vient à ma rencontre, un vieil homme, grand, dégarni au bouc prononcé. Il commence la conversation et me demande ce que je recherche. En lui répondant que je suis passionné d’Histoire et de documents anciens, le collectionneur m’apporte une pochette plastique contenant une petite lettre.

Le collectionneur me dit alors que c’est une lettre du Général de Gaulle adressée à son père pour ses services dans la Résistance. Je demande des détails et voilà que nous parlons plus d’une heure dans ce stade non climatisé et rempli de visiteurs. L’histoire de son père, la situation des alsaciens-mosellans durant le second conflit mondial, sa propre histoire. Il m’avoue qu’il fut un ancien étudiant de l’Université du Maine dans le département de Droit, tout comme moi aujourd’hui.

Son père était gendarme au moment où la France capitula en 1940 et que le maréchal Pétain pris le pouvoir et créer une sorte d’Etat fantoche à la solde d’Hitler. L’homme décida de déserter Vichy pour rejoindre le maquis, notamment celui d’Oisans dans la région autour de Vizille. Condamné à mort par le régime pétainiste, le père du collectionneur continua la lutte. Lors de son décès, anciens résistants sont venus lui rendre hommage lors de ses funérailles. Mais comme beaucoup de personnes ayant participées au second conflit mondial, le père ne parlait que succinctement de sa vie dans le maquis. Très peu de détail ici. Le collectionneur me dit cependant que son père a eu les ongles du pied droit arrachés ; par les allemands ? Capturé puis libéré par les résistants ? Aucuns détails. Son père a pris un nom d’emprunt et le garda le reste de sa vie, on retrouve cette pratique chez les résistants (Jacques Delmas devenu Jacques Chaban-Delmas). Alors enfant le collectionneur demanda à son père si il avait tué des allemands ; ce dernier dira simplement qu’un jour il trouva des bottes d’officier, une façon de dire la vérité.

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Lettre signée du De Gaulle le 30 avril 1964

Après ce fort récit et l’heure de conversation qui suivie j’ai posé la question suivante « Pourquoi vouloir vous séparer de cette lettre si chère à votre histoire ? ». Ce cher monsieur me répond promptement qu’il a décidé de se séparer d’une grande partie de sa collection, dont cette lettre avant son décès pour éviter que ses enfants se fassent avoir par des collectionneurs avides qui voudront prendre la collection en lot à un prix à quatre chiffres pour berner lesdits enfants sans que ces derniers ne connaissent la valeur réelle de chaque objet.

Le collectionneur m’exposa alors le reste de son étale ; timbres rares, non utilisés valant un pécule chacun. Des assignats révolutionnaires, parfois non coupés et encore sous leurs formes d’imprimeries, que je n’ai pu acquérir puisque ces derniers dépassaient mon montant maximum. Il me présenta alors une petite feuille d’or ; mais cette feuille d’or pesait son poids d’or entre mes mains. C’était une feuille d’or émise par la Banque de France pour apaiser l’humeur des colons français d’Indochine, une véritable pièce de musée !

Le collectionneur, heureux de l’écoute que je lui est porté durant l’heure de conversation décida de me faire un geste sur l’acquisition de la lettre, que je garderai avec soins dans ma propre collection en récitant la petite histoire que ce document porte.