Les KAGENECK du Pays de Bade dans le monde de l’aristocratie allemande

Mes recherches sur ma branche alsacienne von KAGENECK m’amenaient souvent à un homme, August, ancien lieutenant de Panzers dans la Wehrmacht qui après guerre s’est concentré sur la réconciliation avec les français par le biais de ses ouvrages, notamment Examen de Conscience qui casse les codes de l’histoire enseignée sur les bancs du secondaire. Ses quatre frères, Clemens, Franz-Joseph, Fritz-Leo et Erbo ont tous participés au Second conflit mondial dans les rangs de la Wehrmacht et de la Luftwaffe, mais du fait de leur éducation chrétienne chez les jésuites, avec un père de l’ancienne armée impériale et proche collaborateur du Kaiser, avec une mère aimante et une « enfance dorée sur les bords de la Moselle », les cinq frères KAGENECK n’étaient pas national-socialiste. Clemens sauva des juifs proches de la famille d’un camp de concentration à la barbe des SS, Franz dira lors de ses conversations avec son ami du régiment, le Dr HAAPE, qu’il faudra « nettoyer, lors de notre retour au pays, pas mal d’écuries d’Augias… ». Le choix de l’armée c’était le choix de la neutralité, comme leur père dans la « Grande-muette » du temps de l’Empire. Mais la virginité douteuse de la Wehrmacht sur les crimes perpétués par les SS fait que leurs choix se transforma en une malédiction, d’être pour une grande majorité de personnes l’instrument de la barbarie nazie.

Cette branche badoise des von KAGENECK trouve son origine dans la résolution de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) qui octroya à la France la majeure partie de l’Alsace. Je vous ai déjà parlé de Marie Jacobée, la sulfureuse femme de Colmar qui défraya la chronique avec ses multiples aventures avec des militaires français (cf. Histoires de la Branche KAGENECK), son oncle Hans Wilhelm est le fondateur de cette branche badoise.

Au service de Vienne

Second fils de Johann Friedrich von KAGENECK (°1561 – +1608), le conseiller de la famille de SCHWENDI et Grand-bailli de Hohenlandsberg et de Margueritte BOECKLIN von BOECKLINSAU (°ca 1565 – +1620) ; Hans Wilhelm est né à Kientzheim en 1590 et s’offre une carrière militaire au service des Habsbourg d’Alsace. Lorsque se termine la Guerre de Trente Ans, il décide de s’exiler de sa terre natale pour se réfugier dans le Pays de Bade, à Freiburg. D’ici il offre ses service au Kaiser de Vienne. Il décède le 7 janvier 1662 dans cette ville d’Outre-Rhin. Son fils Johann Friedrich (°1633 – +1705) devient ensuite un Conseiller impérial et est par la suite nommé Baron d’Empire « Reichfreiherr » par l’Empereur Leopold Ier en 1671. C’est pendant sa vie qu’il construit le château de la famille à Munzingen, près de Freiburg, ce château est toujours visible aujourd’hui et porte encore le blason des KAGENECK.

Le petit fils de Johann Friedrich, Friedrich Fridolin (°1707 – +1783) est devenu quant à lui Chambellan impérial, il est anobli par Joseph II, le 8 janvier 1771, « Graf », Comte d’Empire, c’est ce titre qui va accompagné tous les futurs membres de la famille. Friedrich Fridolin est devenu l’un des personnages centraux de la branche badoise, déjà il a accueilli à plusieurs reprises le Roi de France Louis XV dans sa demeure de Munzingen. La légende familiale raconte que ce dernier à séduit l’une des filles du Comte badois. Une autre fille de ce dernier, Maria Beatrix Aloysia (°1755 – +1828) s’est marié le 7 janvier 1771 à un certain Prince de METTERNICH-WINNEBURG. Oui, ma lointaine cousine badoise est la mère du premier chancelier autrichien, Klemens von METTERNICH. C’est à cette époque que la famille exilée d’Alsace acquiert de nombreuses propriétés dans le Pays de Bade ainsi qu’en Autriche, les descendants deviennent de fins fonctionnaires de l’Empire, des Chevalier de Malte ainsi que des ecclésiastiques. Après la naissance de l’Empire allemand en 1871, les KAGENECK vont commencer à côtoyer les hautes sphères du pouvoir.

– Downton Abbey à l’allemande

Heinrich Julius (°1835 – +1887), arrière-arrière petit-fils de Friedrich Fridolin est devenu un homme politique du Grand-duché de Bade, affilié au parti du centre, le Zentrum, il devient député au Reichstag allemand de 1881 à 1884 (de la deuxième circonscription de Bade), il est aussi depuis 1861 un membre influent et régulier du Parlement régional, « Landtag » de Bade. Son second fils, Karl Marquard Viktor (°1871 – +1967) décide de quitter le foyer familial de Munzingen en 1889 pour s’engager dans le régiment de Hussards de la Garde du Kaiser Guillaume II, les fameux « Hussards de la mort« . Malgré des débuts difficiles, Karl apprécia son nouveau statut d’Aspirant officier ; en effet, le régiment a pour habitude de participer aux invitations de la Cour de Berlin. Dans son grand uniforme de parade, il côtoie les ambassadeurs, les ministres, les hauts dignitaires de la Deutsches Heer, mais surtout les plus beaux éléments féminins de l’aristocratie impériale allemande. Promu Capitaine en 1904 il rejoint le Grand Etat-major de Berlin. En 1907 il est envoyé à Vienne comme attaché militaire, il côtoie donc la famille impériale des Habsbourg-Lorraine. August dit même de son père qu’il était un ami intime de l’Archiduc François-Ferdinand, ainsi qu’un confident du vieil Empereur François-Joseph Ier. A cette même époque il fait la connaissance de Kouras, un uhlan hongrois, cet « aide de camp » va vite devenir un ami de premier choix ainsi qu’un fidèle allié tout au long de sa vie.

Ball à Vienne en 1904

Un Bal à Vienne en 1904 – Wikipédia Commons

 

C’est en 1910 que Karl rencontra sa future épouse, Maria « Ria » von SCHORLEMER-LIESER (°1888 – +1959), l’une des femmes les plus dotées de sa génération. Fille de Clemens von SCHORLEMER-LIESER, un homme politique influent de l’Empire qui deviendra Ministre de l’Agriculture de la Prusse entre 1910 et 1917, proche du Kaiser et des hautes sphères du pouvoir ; et de Maria PURICELLI, unique héritière de l’empire industriel et viticole de son père Eduard (descendant d’immigrés italiens qui ont profités de l’administration napoléonienne pour faire fortune). Maria PURICELLI était une « grande dame » de l’aristocratie impériale. Reçu dans les salons berlinois et les palais de Rhénanie, elle fut l’amie et la confidente du Kaiser Guillaume II, ce dernier ne manqua pas les invitations du couple dans leur beau château de Lieser. Un étage entier était consacré aux déplacements locaux de l’Empereur allemand et de sa famille ; l’étage « von Hohenzollern » comportait d’une part une chambre dédiée à Guillaume II mais aussi une autre dédiée à son fils, le Kronprinz. Lui et ses frères Eitel-Fritz, Oskar ou encore Auguste-Guillaume avaient l’habitude de s’entraîner au tennis sur les courts du château avec les filles de Clemens et de Maria.

 

Schloss lieser

Façade du Château de Lieser – Wikipédia Commons

Maria PURICELLI et ses enfants ont l’habitude des voyages à l’étranger, dans ce monde encore en paix où les frontières n’existent guère pour les familles nobles et bourgeoises. Paris, Berlin puis Vienne. En tant qu’attaché militaire pour le compte de Berlin, Karl rejoint souvent ses confrères autrichiens dans les bals et invitations des nobles familles locales, quand ce n’est pas directement la famille impériale et royale de la Hopfburg qui émet l’invitation. D’abord réticente à l’idée de marier sa fille à cet officier de cavalerie badois, Maria finie par céder. Karl emmena Ria aux parties de chasse dans les domaines de François-Joseph Ier, à des soirées à l’Opéra ainsi qu’au bal organisé à la Hopfburg. Leur mariage est organisé au château de Lieser à la fin de l’été en présence de deux fils du Kaiser, Oskar et Auguste-Guillaume. Le monarque a également envoyé à l’officier badois un télégramme de félicitations. Guillaume II n’en restera pas la, il fait de Karl son aide de camp « à la suite », et devinrent collaborateurs dans cette fin de Belle Epoque. Logé un temps à Lieser, Karl et Ria peuvent apprécier le faste de leurs privilèges. Lieser était administré par German et Goebel, son second ; la cuisinière d’origine viennoise, Marie et son armée de cuistots ne manquent de rien pour préparer leurs plats ; M. Kneller, le surveillant-chef des fermes à sous ses ordres un petit bataillon de jeunes préposés et de commis qui s’occupent des nombreux animaux du Domaine. Ria, bientôt enceinte du premier enfant du couple, Clemens, à toujours sa femme de chambre à ses côtés, Krännie. Karl quant à lui ne se sépare pas de son fidèle uhlan Kouras.

– L’agonie d’un monde perdu

La vie paisible du couple et la famille de Ria va pourtant basculer. Le 28 juin 1914, dans la lointaine Sarajevo sous domination austro-hongroise, l’ami de Karl, l’Archiduc, est assassiné. La Crise de Juillet s’amorce alors. Toujours en poste à Vienne, l’officier du Kaiser eut un rôle non négligeable dans la liaison des deux Etat-major. Il écrit à ses supérieurs de la situation bouillante à Vienne, les généraux poussent le vieil Empereur à l’intervention militaire, il fait part de ses craintes quant à la position de la Russie tsariste. A Berlin, une partie de l’Etat-major pousse également leur monarque à la guerre. Karl et une autre partie des généraux allemands déconseillent à Guillaume II cette option. Pourtant les rouages inexorables de la guerre et du jeu des alliances ont commencés à fonctionner et le conflit éclata. Dans son appartement berlinois, Ria enfanta son second enfant en 1915, Franz-Joseph, l’hommage de son mari à l’adoration qu’il porte à l’Empereur de Vienne. Suivi en 1916 par Fritz-Leo, hommage du couple à la disparation du frère de Ria sur le front de l’Est.

En 1916, Karl est promu Colonel et quitte Vienne pour prendre le commandement de la 28. Kavallerie-Brigade. Acheminée sur le front de l’Ouest, la 28e prend une position fortifiée dans la région de Verdun, secteur calme à cette époque. Ria quant à elle s’engage dans la Croix Rouge allemande afin de soutenir l’effort de guerre à l’arrière. En juin 1918, les anglais lancent une attaque dans le secteur de Péronne ; alors qu’il était à la tête de ses troupes qui venaient de prendre un village, Karl est capturé avec ses aides de camp et son Etat-major (dont Kouras) par des québécois. Ces derniers l’oblige à porter des civières avec ses officiers sous le bombardement de l’artillerie allemande. Il se retrouve peu après dans la banlieue londonienne, dans le camp pour officiers généraux de Sandringham où il est bien traité et en profite pour peaufiner son anglais. Ce n’est qu’à la fin de l’année 1919 qu’il revient en Allemagne, en pleine révolutions. Il a d’ailleurs croisés les révolutionnaires dans le port de Brême qui avaient formé un Conseil bolchévik. La mère de Ria proposa d’héberger le couple et ses quatre enfants à Lieser dans le dernier étage du château, renommé « étage Kageneck ».

L’ancien proche du Kaiser ne peut que regarder son pays brûler à petit feu, la nouvelle République de Weimar, instable met plusieurs années à rétablir l’ordre dans ses régions. Karl abandonne l’armée, bien qu’il reçoit le titre de Generalmajor, plus honorifique qu’effectif. Il entre à l’université de Bonn-Poppelsdorf et y décroche un diplôme d’agriculteur. En 1924 la famille achète le domaine de Blumenscheidt, à l’extérieur de Wittlich en Rhénanie, la dote de Ria était quasiment épuisée, les SCHORLEMER-LIESER bientôt ruinés, Clemens en tant que Ministre avait offert une bonne partie de sa fortune pour les crédits de guerre, son décès en 1922 signa le glas pour le retour à l’ordre ancien et au faste de l’époque impériale dans son château de Lieser. Karl évite au possible la politique et lorsqu’un obscur ancien caporal de la Grande Guerre d’origine autrichienne devient chancelier en janvier 1933, il a déjà des doutes sur ses réelles intentions. Son monde a disparu depuis juillet 1914, il ne sort que très peu de sa nouvelle demeure…

Sources :

  • Ouvrages d’August von Kageneck : Lieutenant de Panzers ; Examen de Conscience ; La Guerre à l’Est ; Erbo, pilote de chasse.
  • Biographie de Heinrich Julius von Kageneck ; http://zhsf.gesis.org/ParlamentarierPortal/biorabkr_db/biorabkr_db.php?id=1190
  • Différents arbres comparatifs Geneanet de la branche badoise
  • Biographie de Klemens von Metternich ; Wikipédia
  • La famille Kageneck ; page allemande de Wikipédia

 

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