Souvenir de Résistance

Nous sommes le 27 août 2016, en fin de matinée. Une température déjà intenable et un soleil de plomb s’abat sur la carrosserie de ma fière automobile à l’arrêt. Je suis à Château-du-Loir, une commune du Sud-Est du département de la Sarthe pour une Brocante collections, un détour important pour les collectionneurs de la région.

La Brocante à lieu dans un stade aux abords d’un lycée. Cependant à l’extérieur de celui-ci se trouve un petit rassemblement de brocanteurs et de collectionneurs. Ces derniers, en troupeaux et dans un air de camaraderie, recherchaient des cartes postales de la région ainsi que les timbres rares qui vont avec. Pour ma part je ne trouve que peu de choses ; ni de vieux ouvrages, ni de documents notariés ou royaux. Je décide alors de rentrer dans le stade pour la partie la plus intéressante. L’année passée il y avait un collectionneur habillé dans le pur costume traditionnel bavarois et sa fière et imposante collection de chopes à bières datant du XVIIIe et du XIXe. Cette fois je croise un collectionneur d’appareils photographiques ; non pas les appareils portables des années 50, non non trop facile, mais des pièces monstrueusement imposantes, les premiers modèles.

A coté de la partie dite ‘Collection’ se trouve la partie d’autres collectionneurs, mais des collectionneurs vendant leurs dites collections. Je me demande si ce n’était pas l’année du timbre puisque chaque vendeur possédait des timbres de collections. Mais venant en au sujet de cet article. Chinant sur une étale, son propriétaire vient à ma rencontre, un vieil homme, grand, dégarni au bouc prononcé. Il commence la conversation et me demande ce que je recherche. En lui répondant que je suis passionné d’Histoire et de documents anciens, le collectionneur m’apporte une pochette plastique contenant une petite lettre.

Le collectionneur me dit alors que c’est une lettre du Général de Gaulle adressée à son père pour ses services dans la Résistance. Je demande des détails et voilà que nous parlons plus d’une heure dans ce stade non climatisé et rempli de visiteurs. L’histoire de son père, la situation des alsaciens-mosellans durant le second conflit mondial, sa propre histoire. Il m’avoue qu’il fut un ancien étudiant de l’Université du Maine dans le département de Droit, tout comme moi aujourd’hui.

Son père était gendarme au moment où la France capitula en 1940 et que le maréchal Pétain pris le pouvoir et créer une sorte d’Etat fantoche à la solde d’Hitler. L’homme décida de déserter Vichy pour rejoindre le maquis, notamment celui d’Oisans dans la région autour de Vizille. Condamné à mort par le régime pétainiste, le père du collectionneur continua la lutte. Lors de son décès, anciens résistants sont venus lui rendre hommage lors de ses funérailles. Mais comme beaucoup de personnes ayant participées au second conflit mondial, le père ne parlait que succinctement de sa vie dans le maquis. Très peu de détail ici. Le collectionneur me dit cependant que son père a eu les ongles du pied droit arrachés ; par les allemands ? Capturé puis libéré par les résistants ? Aucuns détails. Son père a pris un nom d’emprunt et le garda le reste de sa vie, on retrouve cette pratique chez les résistants (Jacques Delmas devenu Jacques Chaban-Delmas). Alors enfant le collectionneur demanda à son père si il avait tué des allemands ; ce dernier dira simplement qu’un jour il trouva des bottes d’officier, une façon de dire la vérité.

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Lettre signée du De Gaulle le 30 avril 1964

Après ce fort récit et l’heure de conversation qui suivie j’ai posé la question suivante « Pourquoi vouloir vous séparer de cette lettre si chère à votre histoire ? ». Ce cher monsieur me répond promptement qu’il a décidé de se séparer d’une grande partie de sa collection, dont cette lettre avant son décès pour éviter que ses enfants se fassent avoir par des collectionneurs avides qui voudront prendre la collection en lot à un prix à quatre chiffres pour berner lesdits enfants sans que ces derniers ne connaissent la valeur réelle de chaque objet.

Le collectionneur m’exposa alors le reste de son étale ; timbres rares, non utilisés valant un pécule chacun. Des assignats révolutionnaires, parfois non coupés et encore sous leurs formes d’imprimeries, que je n’ai pu acquérir puisque ces derniers dépassaient mon montant maximum. Il me présenta alors une petite feuille d’or ; mais cette feuille d’or pesait son poids d’or entre mes mains. C’était une feuille d’or émise par la Banque de France pour apaiser l’humeur des colons français d’Indochine, une véritable pièce de musée !

Le collectionneur, heureux de l’écoute que je lui est porté durant l’heure de conversation décida de me faire un geste sur l’acquisition de la lettre, que je garderai avec soins dans ma propre collection en récitant la petite histoire que ce document porte.

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Sous l’uniforme allemand, un alsacien durant la Grande Guerre

Suite au Traité de Francfort du 10 mai 1871, l’Alsace, la Moselle et une partie de la Lorraine sont devenus des territoires allemands. L’Alsace resta allemande pendant 47 années. La germanisation de la plaine s’opéra alors sur plusieurs générations d’alsaciens. Pour les SUTTER (cf. Le départ des SUTTER ) ce sont deux générations qui ont été éduquées sous le drapeau de l’Empire Allemand.

L’instruction de Charles, né en 1907, a été contrôlée par les instituteurs allemands, les Schulmeister, tout comme l’instruction de son père, Nicolas SUTTER né le  15 mars 1887 à Oberentzen, une petite commune au nord-est de Guebwiller. Nicolas est le fils de Joseph SUTTER, un maçon né le 9 septembre 1847 à Oberenzten dans une Alsace encore monarchique, celle de Louis-Philippe Ier qui allait bientôt passer la barre de la France à une République oubliée. Je n’ai pas encore trouvé des informations concernant Joseph et sa « probable » participation au conflit de 1870, si vous avez des pistes je suis à votre écoute. Après ledit conflit Joseph décida de rester en Alsace et y épousa le 20 avril 1873 à Rustenhart la jeune Henriette HUNDSBUCHLER, 22 ans, fille légitime de Michel, maçon à Rustenhart. Nicolas épousa le 13 mai 1910 à Buhl la fille naturelle de Maria RITTER, Anna, née le 3 juillet 1888 et légitima par la même occasion son fils Charles né trois ans plus tôt.

Cet article ne sera pas concédé à la vie alsacienne pendant l’époque allemande, pour cela je vous renvoi au magnifique téléfilm franco-allemand Les Alsaciens ou les Deux Mathilde. Cet article va d’avantage parler du sort des alsaciens durant la Grande Guerre et plus particulièrement des hommes enrôlés dans la Deutsches Heer. Cependant il faut savoir que les recherches concernant les dossiers militaires des alsaciens sont difficiles pour la raison suivante ; les soviétiques ont brûlés les archives militaires de Berlin en 1945 qui contenaient les dossiers prussiens. Mais voilà, hier je recevais des Archives du Haut-Rhin un dossier concernant Nicolas SUTTER, ce dernier était son dossier de demande de carte de combattant qui lui permet d’obtenir la « Retraite du combattant » offerte par le Décret du 4 novembre 1930. Cette demande aux AD avait pour objectif d’obtenir une reproduction de sa carte d’ancien combattant, notamment la photographie fournie avec la carte. Cependant, dans ce dossier reproduit je trouve des documents allemands datés de 1934 et appartenant à la Direction des Archives Nationales de Stuttgart, il s’agit de son certificat de service militaire sous l’uniforme allemand pendant la Grande Guerre, Militärdienstzeit-Bescheinigung en allemand.

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Nicolas SUTTER en 1912 dans son uniforme de parade

Nicolas (Nikolaus en allemand), ouvrier de fabrique dans une usine de Guebwiller commença son service militaire obligatoire de deux ans le 10 octobre 1907 (son fils Charles naît le 1er mai de la même année), jusqu’au 20 septembre 1909 il s’exerça dans la 4e Compagnie du 172e Régiment d’Infanterie de la Deutsches Heer comme soldat 2ème classe. Toujours dans le même Régiment il effectua ses deux exercices de manœuvres, du 31 mai au 13 juin 1912 pour le premier et du 4 novembre au 17 du même mois de l’année 1913 pour le second. Lorsque la guerre éclata avec la France, la Grande-Bretagne et la Russie, Nicolas est mobilisé le 5 août 1914 dans la 4e Compagnie du 111e Régiment d’Infanterie de Réserve, commandé au sein de la 28e Division de Réserve par le Generalleutnant Curt von Pavel. La plupart des Alsaciens ont été envoyés sur le Front Russe pour éviter qu’ils désertent pour la France, ce n’est pas le cas de Nicolas qui, à ma grande surprise, fut mobilisé sur le Front Ouest jusqu’à l’Armistice de 1918. Cependant Nicolas ne participe pas aux premiers combats en Belgique. Sa première opération de combat (Gefechtshandlungen) commence le 10  octobre 1914 pour le combat de tranchées en Artois et sur le front de Bapaume dans le Nord-Pas-de-Calais. Il quitta le front le 23 juin 1916 pour ce que me semble être une blessure. En effet, selon les notes de mon grand-oncle SUTTER, Nicolas a été blessé par un éclat d’obus/grenade qui lui a ouvert une partie du crâne. Sa fiche matricule post 1918 indique une cicatrice sur le crâne. Puis ; du 19 août 1916 au 21 novembre de la même année Nicolas, surement remis momentanément de sa blessure exerça dans la Compagnie de convalescence (Genesenden Kompagnie) du Bataillon de remplacement du 111e. Le document ne dit pas si cette courte affectation était liée à sa propre convalescence ou s’il exerçait une fonction dans ladite compagnie.

Il resta dans cette compagnie jusqu’au 6 janvier 1917 où il retourne dans la 4e Compagnie du 111e RIR. A cette date il est transféré à Verdun et participe aux combats ayant lieu autour de la Coline 304. Il porte depuis le 25 décembre de l’année précédente sa Croix de Fer seconde classe (Eisernes Kreuz) surement lié à sa blessure au crâne. Il reste dans les tranchées de Verdun jusqu’au 13 avril 1917 et restera à l’arrière jusqu’en janvier de l’année 1918. Là encore je n’ai pas d’indications sur le pourquoi de cette période de non combats. Une nouvelle blessure ? Une permission ? Dans les deux cas Nicolas est promu au grade de soldat première classe le 11 mai 1917 (Gefreiten) et reçu le 12 novembre 1917 la décoration commémorative de la bataille de Verdun pour sa participation à ladite bataille. Nicolas reprit du service à partir du 4 janvier 1918 sur le front de Champagne. Durant le mois de mars 1918 il a dû se distinguer à deux reprises, déjà il est promu au grade de Caporal (Unteroffizier) le 7 mars puis au grade de Sergent (Sergeanten) le 28 mars. Il est ensuite retiré du front le 25 mai, encore une fois aucuns détails sur le pourquoi de cette décision. En tout cas il n’a pas participé à la dernière offensive allemande d’Été 1918 et la retraite qui s’ensuit. Nicolas est démobilisé le 16 novembre 1918.

Après la Grande Guerre il retrouve la nationalité française et est appelé au service armée dans l’Armée Française le 15 mai 1922 dans le 21e Régiment d’Infanterie. Cependant dans les années qui suivent il est réformé pour invalidité partielle. Sa blessure à la tête lui vaut des Otites, une Hypoacousie droite (diminution de la perception auditive) et des crises de vertiges. Mon grand-oncle SUTTER explique à la suite d’un entretien avec la sœur de Nicolas que ces crises de vertiges était dues aux mouvements d’un éclat d’obus/grenade resté dans le cerveau tout près du cervelet. Cette invalidité ne lui a pas fait perdre son travail et il resta ouvrier dans une usine de Guebwiller. Durant les années 30 il devient Président du Club d’Athlétisme de Guebwiller dans lequel son fils Charles remporta plusieurs médailles de Championnat régional et national en lutte gréco-romaine.

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Carte de combattant de Nicolas SUTTER

La pension d’ancien combattant ne fut pas interdit pour les alsaciens ayant combattus sous l’uniforme allemand, Nicolas a donc pu bénéficier de la même pension que les soldats français survivants du conflit. Nicolas passera le reste de ses jours à Guebwiller et y reçoit les visites de ses petits enfants venus de la Cité d’Alsace en Sarthe.

Sources :

  • Archives familiales et récit du Grand-oncle SUTTER
  • Archives départementales du Haut-Rhin, dossier de demande de carte de combattant pour Nicolas SUTTER, Cote 17AL2 /742
  • Calendrier de campagne du 28. Reserve Division, Wikipedia